J’ai passé 48h en forêt (Part 1)
Bonjour à tous ! Je savais en créant ce blog que j’aurais forcément des articles au croisement des catégories « Ouest » et « Heading », et le plus dur a finalement été de choisir la bonne. Même si j’ai dû « survivre » 48 heures en forêt pour les besoins de ma formation de pilote de ligne, oui, oui, vous avez bien lu, j’ai préféré placer ce récit dans la section « Ouest », car cela représente totalement cette vibe de randonnée et de reconnexion avec la nature que l’on retrouve beaucoup plus ici au Canada qu’en France. Je ne vous apprends rien en vous disant que le Canada est un territoire immense ; c’est l’un des plus grands pays du monde aux côtés de la Russie et des États-Unis, avec environ 10 millions de kilomètres courants de superficie. En revanche, sa population totale est bien inférieure à celle de la France seule. On comprend donc vite que le territoire est habité de manière très inégale. C’est logique : la majorité des gens se concentrent dans les mêmes grands centres urbains. Pourtant, les avions survolent quotidiennement des régions totalement isolées et non desservies, que l’on appelle ici des « zones inhospitalières ». C’est la nature à l’état brut. Le RAC (Règlement de l’Aviation Canadien) stipule d’ailleurs qu’en s’éloignant à plus de 25 milles marins de son aérodrome de départ, il est obligatoire d’avoir à bord une trousse de survie adéquate, capable de fournir de quoi construire un abri et assez de nourriture pour tenir 72 heures. En cas de crash ou d’atterrissage forcé dans ces secteurs, la survie commence immédiatement. Et c’est exactement ce que nous avons expérimenté ce week-end !De la création du feu à la construction d’un abri, en passant par la fabrication d’outils rudimentaires ou de pièges, je vais vous raconter tout ce que j’ai appris durant ces deux jours en forêt. Notez que pour cette expérience, nous avons eu beaucoup de chance avec la météo en cette mi-mai, avec des températures oscillant autour de 15 degrés en journée et restant clémentes la nuit. D’autres classes ont dû faire ce stage en automne sous des pluies diluviennes, ou encore en plein hiver, à l’image de mon instructeur qui avait passé son week-end avec de la neige jusqu’au-dessus des genoux. Certaines cohortes le font même deux fois, une en été et une en hiver, avec l’obligation de plonger dans un lac gelé avant de devoir s’en sortir et bâtir un abri en urgence. Une véritable angoisse ! Pourtant, les deux seuls commentaires que j’ai reçus de leur part étaient « c’est pas si pire », ce que l’on peut traduire par « c’est pas si mal » ou « ce n’est pas si horrible ».
Tout a commencé le vendredi matin avec un rassemblement à une quarantaine de minutes au nord de Québec. Je mets des guillemets au mot « survie », car il existe de vraies différences entre une situation réelle et ce que nous avons vécu, ce que je vous expliquerai en conclusion de la deuxième partie. La première matinée a débuté par une marche d’environ 30 à 45 minutes sur un terrain légèrement vallonné. Équipés de nos sacs, nous nous sommes enfoncés dans le bois en nous orientant uniquement à l’aide d’une carte et d’une boussole pour garder le bon cap. Nous sommes arrivés sur un ancien site de campement où se trouvait un grand abri forestier. Les instructeurs nous ont expliqué qu’il avait été construit trois ans auparavant et que, malgré les assauts de deux hivers rigoureux, il était encore en excellent état. C’est là que la course au feu a été lancée. L’objectif était de créer un feu déplaçable, et j’ai la grande fierté d’avoir réussi le défi en premier sur les 19 participants. Avant de commencer, j’avais repéré deux vieux bouleaux. Ces arbres possèdent une écorce qui s’enflamme à une vitesse folle, un point sur lequel nous reviendrons. J’ai déniché un morceau de bois humide en forme de « Y » qui ne risquait pas de brûler et faisait un support parfait, puis j’ai accumulé des branches sèches et des brindilles. Pour les reconnaître, c’est simple : il suffit de plier le bois en deux, et plus il casse nettement et rapidement, plus il est sec. J’ai ajouté mon écorce, j’ai allumé le tout, et il fallait ensuite déplacer son foyer pour faire fondre une corde tendue à 30 centimètres du sol. Comme nous n’avions ni montre, ni téléphone, ni aucun appareil connecté, seulement un appareil photo, je n’avais aucune notion du temps, mais je pense avoir plié l’exercice en 10 ou 15 minutes. Les derniers, malgré notre aide, ont mis jusqu’à 1 h 15 d’après notre instructeur, ce qui m’a semblé passer très vite.
Le midi, nous avons mangé les provisions que nous avions apportées, car il faut avouer qu’il n’y avait presque rien à se mettre sous la dent dans cette forêt, mis à part quelques truites, des écureuils, des grenouilles et de rares plantes comme des têtes de violon. Enfin, ce manque de nourriture n’a pas valu pour tout le monde : une de mes collègues a oublié de fermer son sac à dos en partant. En arrivant le premier au camp, j’ai aperçu une ombre se glisser dans la cabane où étaient stockées nos affaires et j’ai vu un écureuil décamper avec un morceau de son sandwich. On a bien rigolé sur le coup, enfin, surtout nous. Cet épisode permet d’aborder la notion essentielle de« conservation des acquis ». C’est l’un des concepts les plus importants en survie : l’idée est de ne jamais empirer sa situation actuelle. Si vous survivez à un crash d’avion près d’un lac ou en forêt, vous devez absolument préserver ce que vous possédez. On pense tout de suite au matériel, en évitant de le perdre, de se le faire voler ou de le rendre inutilisable, comme des allumettes qui prendraient l’eau, mais cela s’applique à tout le reste. L’énergie est un acquis précieux ; il serait idiot de marcher des kilomètres sans but précis en risquant de se blesser, car l’intégrité physique est elle aussi un acquis. Si on se blesse, on aggrave dramatiquement la situation. Notre instructeur nous a d’ailleurs parlé d’une des saisons de la série « Alone », où des professionnels de la survie doivent tenir le plus longtemps possible en restant en bonne santé. Le gagnant d’une saison a simplement choisi de ne jamais bouger : il a trouvé un point d’eau, un endroit chaud et protégé, et il s’est installé là sans faire d’efforts inutiles. Finalement, survivre consiste avant tout à ne pas gaspiller son énergie, et nous l’avons bien compris lors de la deuxième nuit dont je parlerai prochainement.

Une fois le repas terminé le vendredi après-midi, nous avons visité un autre abri de fortune, plus petit, afin de réviser les bases fondamentales. Tout d’abord, un abri doit être robuste et positionné dos au vent. Nos installations devaient donc être orientées vers l’est, puisque les vents dominants venaient de l’ouest. À 60 centimètres de l’entrée devait se trouver notre feu, alimenté par une réserve de bois conséquente pour tenir toute la nuit, soit environ un mètre cube. Encore 40 centimètres plus loin, il fallait installer un déflecteur. Il s’agit d’une barrière de bois pleine, sans ouverture, qui devrait idéalement faire la taille de l’entrée de l’abri. Son but est de bloquer le vent si celui-ci tourne, et surtout de renvoyer la chaleur du foyer directement vers nous. La majeure partie de l’après-midi a donc été consacrée à la construction. Divisés en quatre équipes de quatre et une équipe de trois, chaque groupe avait un type d’abri spécifique à réaliser : pour notre part, nous devions bâtir un tipi. Nous nous y sommes d’ailleurs repris à trois fois ! Au départ, j’avais eu l’idée d’utiliser un arbre vivant comme poutre maîtresse, mais les filles de l’équipe trouvaient cela un peu tricheur ou hors-sujet. Nous sommes donc partis sur trois énormes troncs reliés par une corde avant de les redresser pour former un trépied. Nous avons ajouté des branches et installé des bâches pour fermer le contour, nous aurions pu utiliser des branches de sapin, mais elles se faisaient rares dans le secteur. C’est à ce moment-là que l’on s’est rendu compte que nous avions vu beaucoup trop grand. Nous avons donc tout démonté, recoupé la base des poteaux pour réduire les dimensions du tipi, et recommencé tout le processus depuis le début. Cela nous a occupés tout l’après-midi, en comptant la récolte du bois, la fabrication du déflecteur et la recherche de pierres pour sécuriser le foyer.



Les instructeurs sont ensuite venus nous faire passer un petit test individuel. L’évaluation comprenait la réalisation de nœuds spécifiques : le nœud de cabestan, qui permet d’amarrer solidement une corde autour d’un arbre, le nœud de chaise, indispensable pour fixer solidement un objet sans que le nœud ne se bloque, et un nœud au choix. J’ai opté pour le nœud de huit, bien connu en escalade, en expliquant son utilité : il permet d’éviter qu’une corde ne s’effiloche ou de créer une boucle d’encordement ultra-fiable. L’évaluation s’est poursuivie avec une épreuve d’orientation sans boussole. En utilisant une montre à aiguilles, il est possible de trouver le sud en pointant l’aiguille des heures directement vers le soleil. Il suffit ensuite de repérer l’angle le plus court entre cette aiguille et le chiffre douze de la montre : le milieu de cet angle indique précisément le sud, ce qui permet de déduire facilement les trois autres points cardinaux. La troisième mini-épreuve consistait à identifier un aliment original, utile et disponible en forêt à cette période de l’année. J’avoue que j’espérais trouver davantage de plans d’eau pour mon choix : la quenouille. Cette plante possède des racines blanches qui filtrent naturellement les impuretés, ce qui permet de les consommer crues avec un léger goût de concombre. De plus, la tête de la quenouille produit un duvet cotonneux très pratique pour s’isoler du froid en le glissant dans ses vêtements ou son abri, et il s’avère excellent comme amorce de feu, au même titre que l’écorce de bouleau ou le lichen. J’ai obtenu la note de 4/5 car je n’ai pas pu en déterrer une sur place, mais le sujet était totalement maîtrisé. Enfin est venu l’examen de la trousse de survie. L’objectif était de présenter un ensemble étanche, compact, varié et réellement utile. La mienne était assez volumineuse et fixée à ma ceinture. En réalité, il s’agissait d’un récipient métallique qui pouvait servir de popote pour faire bouillir de l’eau. À l’intérieur, j’avais rassemblé une boussole, un sifflet pour envoyer des signaux de détresse ou faire fuir la faune, du ruban adhésif robuste pour consolider l’abri ou improviser un pansement, et de la corde, dont l’utilité n’est plus à prouver puisque c’est l’objet que nous avons le plus sollicité. J’y avais aussi glissé un briquet et des allume-feux pour se réchauffer, cuisiner, signaler sa position et éloigner les moustiques. Cela s’est avéré redoutablement efficace : malgré leur nombre impressionnant, je n’ai subi aucune piqûre, même s’ils étaient nettement plus gros et moins agressifs qu’en France. Ma trousse contenait également un petit miroir pour inspecter d’éventuelles blessures au visage ou refléter les rayons du soleil vers un avion de recherche, ainsi qu’une couverture de survie pour conserver la chaleur corporelle. L’être humain perdant sa chaleur de quatre manières différentes, notamment par rayonnement, la face aluminisée de la couverture permet de renvoyer l’énergie émise par le corps et de rester au chaud. Voilà pour le contenu de ma super trousse. Après cette série de tests, nous avons finalisé notre tipi, allumé notre feu qui devait brûler toute la nuit sous la surveillance constante d’un membre de l’équipe, nous avions d’ailleurs prévu un grand seau d’eau par sécurité, et nous avons partagé quelques guimauves au coin du feu avant de lancer les rondes de garde pour la nuit. Pour l’eau, nous utilisions des filtres et des pastilles de purification. La rivière qui coulait juste à côté était parfaite pour cela : elle nous offrait une eau super fraîche, l’une des meilleures de la montagne. Dormir à cet endroit tenait presque du cliché de carte postale : nous avions un mélange parfait entre le crépitement des branches dans le foyer, le chant de quelques oiseaux nocturnes et le murmure de la rivière en arrière-plan. C’était tellement relaxant… C’est juste dommage qu’une petite partie de la nuit fut consacrée à d’autres défis. Certaines équipes devaient fabriquer des outils, un urinoir ou de quoi créer un condensateur d’eau. De notre côté, nous devions fabriquer un piège à écrasement à l’aide d’un schéma. Il fallait tailler trois bâtons de bois avec notre couteau et les assembler pour former un chiffre 4 : un morceau est enfoncé dans le sol, un autre est placé horizontalement et le dernier vient en diagonale pour faire tenir le tout par équilibre. On plaçait ensuite une bûche lourde sur l’une des extrémités et un petit appât. Si un animal vient manger l’appât, il fait bouger les bâtons, ce qui fait tomber la bûche directement sur sa tête pour l’assommer. Le deuxième défi consistait à fabriquer de la colle artisanale à l’aide de résine d’arbre pour environ la moitié du mélange, l’autre moitié étant composée de cendres et de charbon broyé produits par notre feu.
Voilà ce qui conclut cette première journée très bien chargée. Le samedi et le dimanche matin furent plus courts mais tout aussi intéressants. J’ai donc décidé de couper cet article en deux parties. Vous pourrez retrouver très prochainement l’article O4P sur le reste de notre aventure : la deuxième nuit avec un peu de pluie, la différence entre la vraie survie et ce que nous avons fait, les autres activités et notions indispensables pour tenir en forêt, ainsi que d’autres défis tout aussi intéressants !
